Lorsqu’un arbre commence à inquiéter son propriétaire, la question qui nous est posée est généralement assez simple : « Vous pensez qu’il est dangereux cet arbre ? » La réponse, elle, l’est beaucoup moins. Une cavité apparaît dans le tronc, un champignon pousse au pied, une grosse branche sèche ou l’arbre semble pencher un peu plus qu’avant et, forcément, on s’interroge. Alors on observe, on cherche à comprendre, on mesure parfois et on finit par donner notre avis. Mais peut-on réellement savoir si un arbre va tomber ? Pas si simple…

Le risque, c’est quoi ?
Avant de décider qu’un arbre est dangereux, encore faut-il savoir de quel danger nous parlons. Prenons un gros chêne présentant une charpentière fragilisée. Au fond d’une grande propriété à Saint-Lyphard ou Herbignac, la rupture de cette branche ne provoquera probablement rien de bien dramatique. Plaçons la maintenant surplombant un petit jardin fréquenté à La Baule, une terrasse au Pouliguen ou une route à Guérande et la situation devient tout de suite beaucoup plus préoccupante. L’arbre, lui, n’a pourtant pas changé !
Le risque dépend donc à la fois de la probabilité qu’une branche, ou l’arbre lui-même, se rompe, de la présence éventuelle d’une « cible » et des conséquences que pourrait avoir cette rupture. Une fragilité n’est donc pas forcément un danger important et, inversement, un défaut qui paraît assez anodin peut devenir préoccupant lorsqu’il se trouve au mauvais endroit.

Regarder l’arbre, mais pas seulement ses défauts
Une cavité, un champignon, une fissure ou une forte inclinaison sont évidemment des éléments à observer. Mais l’arbre ne nous a pas attendu pour essayer de résoudre ses problèmes ! Tout au long de sa croissance, il adapte son architecture aux contraintes qu’il subit, produit du bois là où les sollicitations mécaniques sont importantes et tente, avec plus ou moins de succès, de compenser certaines faiblesses.
C’est particulièrement visible sur notre littoral. De Mesquer au Pouliguen, en passant par Guérande, La Baule, de nombreux arbres se sont construits pendant plusieurs dizaines d’années sous l’influence des vents venus de l’Atlantique. Certains pins, cyprès ou chênes présentent ainsi des ports inclinés ou complètement dissymétriques qui peuvent paraître inquiétants au premier regard sans pour autant traduire une faiblesse mécanique particulière. Un arbre penché depuis cinquante ans n’a évidemment rien à voir avec celui qui vient de s’incliner après une tempête.
Observer un arbre ne consiste donc pas simplement à faire l’inventaire de tout ce qui ne va pas. Il faut essayer de comprendre son architecture, son histoire, son environnement et surtout la manière dont il a réagi aux différentes contraintes rencontrées au cours de sa vie. C’est là que l’expérience de l’arboriste prend toute son importance… et que les choses commencent à se compliquer.

Deux arboristes, deux avis ?
Certains professionnels sont naturellement plus prudents, d’autres acceptent plus facilement une part d’incertitude. L’expérience, la formation, les habitudes et notre propre rapport au risque participent donc inévitablement au jugement. Après tout, derrière l’arboriste se cache toujours un humain !
Les différentes méthodes d’évaluation ont justement pour intérêt de structurer ce raisonnement et de limiter autant que possible cette subjectivité. Elles permettent de poser les bonnes questions et d’éviter qu’une décision repose uniquement sur une impression. Elles ne peuvent cependant pas supprimer complètement l’incertitude.
Nous pouvons considérer qu’un arbre est suffisamment solide alors qu’il présente en réalité une fragilité importante. C’est ce que l’on appelle un faux négatif. Celui-là se remarque facilement : l’arbre ou une grosse branche tombe, éventuellement avec des dégâts, et tout le monde se demande comment le problème a pu passer inaperçu.
Mais l’erreur inverse existe également. Un arbre peut être considéré comme dangereux alors qu’il aurait parfaitement pu rester debout encore dix, vingt ans ou davantage. Par précaution, on décide de l’abattre. C’est le faux positif et celui-ci possède une particularité bien pratique, une fois l’arbre abattu, personne ne pourra jamais démontrer qu’il ne serait pas tombé. Difficile, une fois transformé en copeaux, de déduire ce qu’il serait advenu !

Dans le doute, on coupe ?
Le faux négatif est spectaculaire et peut évidemment avoir des conséquences graves. Le faux positif, lui, disparaît en même temps que l’arbre. Il peut donc être tentant, pour celui qui doit prendre une décision et en assumer la responsabilité, d’aller systématiquement vers la solution la plus prudente : « Dans le doute, on coupe. »
Le problème est qu’en appliquant ce principe à grande échelle, nombre de vieux arbres présentant des cavités, des champignons, des bois morts ou quelques défauts mécaniques disparaîtraient de nos jardins et de nos villes alors qu’ils auraient parfois pu y rester encore très longtemps. La sécurité est évidemment essentielle, mais la recherche d’une sécurité absolue peut elle aussi avoir des conséquences importantes sur notre patrimoine arboré.
Il faut donc accepter une idée qui n’est pas toujours très confortable, conserver des arbres implique nécessairement d’accepter une certaine part de risque. Toute la difficulté consiste à déterminer jusqu’où celui-ci reste raisonnable.

Et les machines dans tout ça ?
Tomographie, résistographe, tests de traction… Les outils permettant d’examiner les arbres sont aujourd’hui nombreux et peuvent apporter des informations très intéressantes lorsqu’une observation visuelle ne suffit plus. Une tomographie peut par exemple permettre de mieux apprécier l’état interne d’un tronc et de mettre en évidence certaines altérations que nous ne pouvons pas observer directement.
Mais une machine ne transforme pas pour autant l’avenir de l’arbre en certitude. Les appareils ont leurs limites, les mesures leurs marges d’erreur et l’expérience de celui qui les utilise et les interprètes reste déterminante. Malheureusement, aucun de ces appareils ne possède encore une petit écran indiquant : « Cet arbre tombera mardi prochain à 15 h 42. » Dommage, cela nous simplifierait considérablement le travail et les planifications !
La technologie doit donc rester ce qu’elle est, un outil supplémentaire permettant d’affiner une observation et non un moyen de remplacer l’analyse globale de l’arbre.
Chez nous, le vent fait partie de l’équation
Sur la presqu’île guérandaise et plus largement sur notre secteur d’intervention, l’environnement joue évidemment un rôle important. L’influence océanique, les vents parfois violents, les embruns à proximité du littoral mais également la nature des sols et l’exposition peuvent changer considérablement en seulement quelques kilomètres. Un pin situé face à l’océan à La Baule ou au Pouliguen ne vit pas tout à fait la même vie qu’un chêne poussant dans une propriété plus abritée du côté de Saint André des Eaux.
Les tempêtes hivernales sont d’ailleurs là pour nous rappeler les limites de nos prévisions. Elles peuvent révéler une faiblesse jusque-là discrète, mais également provoquer la rupture d’un arbre qui ne présentait auparavant aucun signe particulièrement alarmant. À l’inverse, certains vieux arbres aux allures peu rassurantes traversent les tempêtes les unes après les autres sans broncher. La nature aime parfois nous rappeler qu’elle ne lit pas nos rapports d’expertise.

Alors, un arbre est-il dangereux ?
Finalement, la question est peut-être mal posée. Un arbre reste un organisme vivant soumis au vent, à la pluie, aux sécheresses, aux champignons, au insectes, au sol dans lequel il pousse et à quantité d’autres paramètres que nous ne maîtrisons pas complètement. Le risque zéro n’existe donc pas, pas plus avec les arbres qu’ailleurs.
La véritable question serait plutôt : « Le risque que représente cet arbre aujourd’hui, à cet endroit précis, est-il acceptable ? » Selon la réponse, différentes solutions peuvent être envisagées. Une taille ciblée peut parfois suffire, une surveillance régulière être préférable, une investigation complémentaire être nécessaire et, dans certains cas, il n’y aura tout simplement rien à faire. Lorsque le risque devient réellement trop important, l’abattage reste bien entendu la solution raisonnable.

Évaluer un arbre à Guérande ou ailleurs sur notre territoire ne consiste donc pas uniquement à regarder son tronc et ses branches. Il faut comprendre son histoire, son environnement, son exposition, les éventuelles cibles qui l’entourent et accepter qu’une part d’incertitude subsistera toujours. Notre travail consiste finalement moins à prédire l’avenir qu’à réunir suffisamment d’éléments pour prendre la décision la plus raisonnable possible. Avec nos connaissances, notre expérience, nos outils… et suffisamment d’humilité pour accepter que les arbres gardent encore quelques secrets.

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